Startups et e-santé : un enthousiasme exprimé avec modération

Dans un marché de la e-santé en plein essor, les start-ups peuvent-elles se faire une place au soleil ? Ou sont-elles condamnées à rester dans l’ombre des géants du numérique ? Les fondateurs de celles que nous avons rencontrés se montrent résolument confiants.

Caty et VéroniqueCaty Ebel Bitoun, docteur en médecine et diplômée de Sciences Po Paris, spécialiste du vieillissement a exercé en médecine libérale, en EHPAD mais également dans l’industrie pharmaceutique dans des grands groupes comme directeur médical Europe responsable de programmes de recherches médicales et d’accompagnement digitaux pour les patients atteints de maladies chroniques. Véronique Brunais Le Pautremat, docteur en pharmacie, diplômée en pharmaco-économie, a travaillé pour  l’industrie pharmaceutique sur des études observationnelles  en tant que VP Business développement pour mettre en évidence les besoins de santé mal pris en charge. Au-delà de leur  connaissance de l’industrie du médicament, elles identifient très vite une volonté commune, celle d’accompagner les seniors dans la gestion de leur santé au quotidien. « Les professionnels abordent encore trop souvent les patients par organe ou par maladie or, avec le vieillissement, il faut savoir prendre en charge les individus dans leur cadre de vie et de manière holistique, au-delà de leurs simples pathologies », témoigne Caty Ebel Bitoun.

En décembre 2014, après avoir imaginé une plateforme d’information et de prévention en ligne, interactive, individualisée et sécurisée, elles décident de concrétiser leur projet et créent ensemble la start-up Acvfit, qui offre aujourd’hui des produits et services autour de la prévention, des smart cities et du big data et qui est aujourd’hui reconnue comme une entreprise sociale et solidaire (ESS). « Si nous travaillons au développement des usages du numérique, l’accompagnement humain demeure au cœur de nos valeurs », rappelle Véronique Brunais Le Pautremat. C’est ainsi par exemple qu’un digital coach accompagne les seniors « dans leur appropriation du monde numérique. Ce n’est en aucun cas une pédagogie  descendante et les digitaux coachs sont formés à un « savoir-être » spécifique.

Les produits et services proposés seront accessibles via des abonnements. « Pour la plateforme B to C, ils seront annuels. Nous travaillons également avec des grands comptes auxquels nous proposons des services customisés sur le thème des smart cities. L’objectif consiste à développer les solutions de mobilité et à augmenter la sécurité du senior à domicile. Les clients de ces grands comptes ont accès à notre plateforme », explique Caty Ebel Bitoun. Si l’activité  nécessite des investissements lourds, les deux associées tablent sur un retour à l’équilibre en 2017, soit 18 mois après la création de la start-up. A ce stade, pas d’angoisse particulière : « Nous avons une longue expérience dans l’industrie pharmaceutique. Nous savons gérer les projets… et les aléas. Les difficultés et les inattendus font aussi partie du quotidien des start-ups, qui doivent, pour réussir, savoir s’adapter rapidement à l’environnement », témoignent-elles de concert. Il est vrai que malgré sa jeunesse, Acvfit présente une équipe aux expertises multiples : un centre de développement travaille sur la partie technologique, tandis que des professionnels de santé interviennent sur l’enrichissement numérique et les contenus. « Nous avons également mis en place un contrat de solutions auprès d’une société spécialisée dans les bio-statistiques qui nous permet de garantir la sécurisation des données », indique Véronique Brunais Le Pautremat. Et, à la rentrée, un community manager, un web designer et un chef de projets rejoindront l’entreprise.

MonacoParmi les nombreuses start-ups qui se sont lancées sur le marché de la e-santé, Bress Healthcare a commencé par investir un « micro-secteur » en lançant en juillet 2015 Stare.lab, la première application francophone pour la rééducation orthoptique, avant d’envisager une stratégie plus ambitieuse. Comme l’explique le Dr Juan Sebastian Suarez, développeur co-fondateur de l’entreprise : « j’ai rencontré les autres fondateurs de Bress Healthcare, Lou Husson et Charly Aubert, en mars 2015. Nous avons décidé de nous associer et de passer du statut d’association à celui d’entreprise avec la volonté de développer un système d’aide à la décision médicale ». Le principe est simple : une fois le diagnostic posé, le dispositif indiquera au médecin la meilleure stratégie thérapeutique en tenant compte d’une multitude de variables cliniques et biologiques, notamment en cas de pathologies associées et ceci en suivant les recommandations françaises en cours de validité. Le système sera basé initialement au sein d’une plateforme de transfert de dossiers entre les médecins. Celle-ci, commercialisée en octobre ou novembre prochain, sera d’emblée internationalisée – une version anglaise complètera la version française – et sera consacrée au VIH-sida dont la prise en charge est « particulièrement bien structurée au niveau international ».

La jeune start-up basée à Montpellier compte pour l’heure quatre collaborateurs en plus de Juan Sebastian Suarez : un designer et trois développeurs, deux d’entre eux étant parallèlement en charge de la gestion de projets et des relations commerciales. Si l’enthousiasme est au rendez-vous, Juan Sebastian Suarez est aussi parfaitement conscient des obstacles : « Les médecins français ont souvent eu une mauvaise expérience en matière de e-santé. Lorsqu’ils entendent parler d’un nouveau logiciel, ils ont souvent un a priori négatif. Ensuite, l’absence de cotation précise et bien déterminée des actes de télémédecine est un handicap que nous ne retrouvons heureusement un peu moins à l’étranger et notamment dans les pays anglo-saxons. Enfin, en matière de droits, la législation est encore immature. La différence entre santé et bien-être, par exemple, est mal définie dans la mesure où des conseils peuvent rapidement passer du domaine du bien-être à celui du dispositif médical ». Mais Bress Healthcare compte aussi nombre d’atouts, notamment le fait de compter un médecin expérimenté dans l’équipe. « Ma thèse de médecine a porté sur ce sujet, j’ai déjà développé deux plateformes. Je connais les besoins de mes confrères et il est aussi plus facile de leur présenter nos solutions. Nous parlons un langage commun », explique Juan Sebastian Suarez.

Start-up : faisons le point !

Depuis quelques mois, l’actualité se prend de passion pour les start-up. Les gros titres se succèdent, porteurs des espoirs d’un pan immense de l’économie et du « Made en France ». « Ces 100 start-up où investir » dans Challenge, « Cette start-up bretonne qui se rêve en géant de la santé animale connectée » pour la Tribune ou encore « Berlin, nouvelle capitale européenne des start-up »dans La Croix. Le secteur de la santé n’y échappe pas. Mais quel sens exact donner au mot? Qu’est-ce qu’une start-up ? En quoi leur développement est-il  enthousiasmant pour l’économie, pour les patients, pour la santé en général ? Nous allons tenter d’y voir plus clair.

A-HouetteLa startup, ou jeune pousse – devrions-nous dire par les temps qui courent -, est une entreprise jeune ; sur ce point, nous sommes tous d’accord. Parfois même encore à l’état embryonnaire. Dans certains cas, son produit n’est même pas encore disponible sur le marché mais seulement développé à titre purement expérimental. Mais cela suffit-il à la définir ? Sur ce sujet, Arnaud Houette, fondateur d’Extens, en  connaît un rayon ! Et pour cause. En 2004 déjà, il prenait la direction  de Capsule Technologie, éditeur de logiciels santé œuvrant sur l’interopérabilité entre les SI de santé des établissements et les appareils bio-médicaux, à  l’époque où ce n’était encore justement qu’une une start up. « Je l’ai dirigé jusqu’en 2012 alors que la société faisait 40 millions de chiffre d’affaires et qu’elle était devenue n°1 en Europe et aux Etats-Unis, avec un effectif global de 170 personnes dont 80 basées à Boston » raconte-t-il. Une expérience qu’il a désormais mise à profit pour lancer le fonds d’investissement Extens qui accompagne financièrement des PME E-santé jusqu’à la phase de consolidation industrielle. « Nous nous consacrons uniquement à la phase capital développement, qui suit la phase start up. Les entreprises peuvent prétendre à nos services dès lors qu’elles ont atteint l’autonomie financière, avec un CA d’1 million d’euros minimum » explique-t-il. Une double expérience, donc, qui fait de lui un expert précieux en la matière. Alors, une start-up, c’est quoi ?

« La définition partagée par tous est celle d’une société porteuse d’un concept novateur, soit technologique, soit de service, et d’un potentiel de développement important.  Si les bornes du concept ne sont certes pas gravées dans le marbre, la question du potentiel, elle, est bien au cœur du sujet.  Après, il n’y a pas de profil type. SARL, SAS,… ça n’a pas d’importance. Après, à partir du moment où la société sera en autonomie financière, alors, elle ne sera plus considérée comme une start-up. Les financiers appellent cette phase le capital développement » explique-t-il.

« Les start-up sont les leviers de la réussite de demain : des entreprises pleines d’énergie, de ressources, d’espoirs et d’innovation. C’est vivifiant pour l’économie d’un écosystème. C’est la source du développement d’un marché futur » clame Arnaud Houette. Il est vrai qu’à sa seule évocation, on pense immédiatement aux réussites incarnées par Apple, Microsoft, Facebook ou Google, ou encore, plus près de nous, PriceMinister , Viadeo  ou Deezer. Ce serait oublier le risque d’échec, supérieur aux entreprises traditionnelles, du fait de leur petite taille et de leur manque de visibilité.

« Le modèle pour tous,  c’est l’écosystème américain »  confirme-t-il. « Il favorise, par toutes les manières possibles, l’émergence d’entrepreneurs et de concepts innovants. »

Mais, concrètement, comment cela se passe-t-il dans le secteur français de la santé, pas toujours reconnu pour son aptitude aux innovations ?

« En France, et dans la e-santé, pour parler de ce que je connais bien, le problème ne vient pas tant des professionnels de santé en tant que tels, qui pourraient certes être réfractaires, mais de la commande, ou plutôt de l’absence de commande. Les grands donneurs d’ordre ne se mettent pas en position d’irriguer l’économie avec des produits et services innovants, que ce soit dans le secteur public comme dans le privé » reconnaît Arnaud Houette. « Aux Etats-Unis, c’est différent. Les établissements et les pouvoirs publics ne vont pas hésiter à investir dans l’innovation. La France est beaucoup plus timide, surtout au niveau budgétaire, et ce même si le produit correspond aux besoins du marché.» continue-t-il.

L’autre problématique, liée à la première, tient aux difficultés du financement. « Le marché étant plus  lent à démarrer, les start-up ont besoin d’exister plus longtemps avant d’être en autonomie financière. C’est un problème général à l’Europe, exception faite de la Grande-Bretagne. Allemagne, pays nordiques, Europe du Sud, … même combat ! », conclut Arnaud Houette.

Le vent nouveau qui souffle actuellement va-t-il faire changer les choses ? C’est en tous les cas l’espoir d’Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat chargée du numérique, qui s’est fixé un objectif : faire de la France une pépinière à start-up, capables de rivaliser avec les plus grandes places internationales. Depuis 2013, la « Mission French Tech » pilote l’initiative. Le label Métropole French Tech s’attache ainsi depuis plusieurs mois à créer un réseau d’écosystèmes attractifs, les « Métropoles French Tech », qui concentrent tous les ingrédients répondant aux besoins des startups françaises, des investisseurs et des talents étrangers : culture entrepreneuriale, talents, maitrise technologique, financement, … 13 écosystèmes ont reçu à ce jour le Label et 4 de plus sont pour l’instant pilotes. Affaire à suivre…

Startups : « L’ADN de Samsung consiste à aller chercher des pépites »

carlos jaime photoSamsung Electronics a annoncé avant l’été sa volonté d’installer un « Strategy & Innovation Center » à Paris. Le « géant coréen » a développé depuis de nombreuses années une politique d’accompagnement des startups les plus innovantes en e-santé, comme l’explique Carlos Jaime directeur de la division Santé et Équipements médicaux de Samsung Electronics en France.

Quelle est votre stratégie pour identifier et encourager les startups qui vous paraissent les plus prometteuses ?

Il existe plusieurs voies d’identification de startups intéressantes à accompagner. Par le biais d’un concours doté de 100 millions de dollars lancé en 2014 afin d’identifier les plus prometteuses d’entre elles. Un jury sélectionne les meilleurs projets avant de procéder à des auditions. C’est un Français, Luc Julia, à l’origine du cloud SAMI qui porte ce projet. Sami est la plateforme qui fédère les informations digitales disponibles sur le marché et provenant de n’importe quel device. Par ailleurs, Samsung a annoncé disposer d’un budget d’investissements de 1 milliard de dollars afin de développer des partenariats ou de concrétiser des acquisitions. Nous avons par exemple été séduits par les startups Sigfox en France ou EarlySense en Israël.

Ce budget d’investissement est-il consacré majoritairement à de l’accompagnement ou à de l’acquisition ?

Les partenariats conclus avec les incubateurs visent à soutenir de jeunes pousses et à conforter leurs compétences technologiques. En France, nous accompagnons deux ou trois startups chaque année. Nous sommes sollicités par de grands acteurs sur des projets spécifiques, la maison connectée par exemple. L’idée consiste à faire appel à la compétence la plus pointue et à assurer une veille technologique.

Nous avons donc construit un écosystème intégrant nos partenaires qui sont en majorité des startups. Je pourrai citer BodyCap par exemple. Cette stratégie intègre par ailleurs des valeurs fortes : la santé connectée n’est pas une fin de soi, elle doit être au service de l’humain et de son bien-être. Nous travaillons donc sur les plans préventif et curatif.

Pendant combien de temps accompagnez-vous ces startups ?

Après deux ou trois ans, soit la start-up a réussi à développer un bon business model et subvenir à ses dépenses par son activité, soit elle n’a pas réussi à créer sa place. Nous accompagnons les startups au sein desquelles nous décelons un business potentiel à court ou moyen terme. Nous les signalons auprès de la branche investissements de Samsung. L’ADN de Samsung consiste à aller chercher des pépites et de leur permettre de vivre grâce à leur activité. Nous ne sommes pas favorables à une mise sous perfusion de capitaux sur le long terme mais bien à leur permettre de voler de leurs propres ailes.

1 – Pour Samsung architecture multimodal interactions